Les Amis de Moutiers

Lucie Rondeau-Luzeau (1870-1959), figure emblématique de moutiers

89520 Moutiers-en-Puisaye

Lucie Rondeau-Luzeau (1870-1959), figure emblématique de Moutiers, exceptionnelle, discrète et méconnue. 
Parcours d’une femme de sciences et de lettres.


Lucie Rondeau-Luzeau (1870-1959) sereine et bienveillante était une femme exceptionnelle, discrète et méconnue.
Originaire de Moutiers. Son parcours témoigne d’une remarquable détermination intellectuelle et d’une grande force de caractère.


Son enfance et ses études : Issue d’une famille modeste, elle a démontré dès son plus jeune âge un esprit vif et curieux, s’intéressant aux grandes œuvres littéraires. Malgré les difficultés financières, elle a su reprendre ses études à 22 ans tout en travaillant. Elle a obtenu brillamment plusieurs diplômes, notamment une licence en sciences physiques, chimiques et naturelles, avant de décrocher en 1902 une thèse en physiologie, devenant la cinquième femme en France à obtenir un doctorat ès sciences.

Sa vie professionnelle après 1902 : Après sa thèse, elle eut le choix entre poursuivre une carrière scientifique ou soutenir l’entreprise de son mari. Elle choisit la seconde voie, et apporta à leur cabinet d’architecture une rigueur et une détermination qui contribuèrent à son succès.

Son engagement littéraire et poétique au début des années 1930 : passionnée de lettres, elle a publié cinq recueils de poésie, révélant une sensibilité profonde et une grande maîtrise du langage. Couronnée par l’Académie Française et récompensée par diverses distinctions, elle traduisait dans ses écrits un amour sincère pour la nature et la condition humaine.
Le poème le plus emblématique pour notre commune de Moutiers est celui sur l’arbre de la Liberté, chêne qui a été planté le 9 mars 1879 et est mort en 2009. 

Femme de son époque,  son parcours illustre la double difficulté d’être une femme et de venir d’un milieu modeste à la Belle Époque, où l’accès aux hautes études scientifiques était fortement restreint pour les femmes. Lucie Luzeau a prouvé qu’elles pouvaient exceller dans les sciences autant que les hommes, et s’est engagée en faveur du droit de vote des femmes.

Elle est décédée en 1959 à Paris et repose au cimetière de Moutiers. Son exemple demeure inspirant : elle a su surmonter les barrières sociales pour se construire une vie riche en accomplissements intellectuels et artistiques.

Avant propos :

Je remercie Pierre LEGENDRE, de m’avoir fait connaître son arrière-grande tante, femme extraordinaire. La documentation entre autres les photographies de cette courte biographie proviennent de ses recherches et de celles de son cousin Michel RAIMBAULT, de l’ouvrage que lui a consacré son neveu, Pierre GROSCLAUDE, en 1958 : « Une femme de science poète, Lucie RONDEAU-LUZEAU » et de l’excellent cours qu’Alain JOLLIOT-CROQUIN a consacré à son sujet dans le cadre de l’Université Pour Tous de Puisaye-Forterre. 


Son enfance à Moutiers

Lucie RONDEAU née LUZEAU est née le 14 mars 1870 au domicile familial, la ferme du Tourailler, sur la commune de Moutiers. 
Elle était la quatrième d’une famille de six enfants, cinq filles et un garçon, Paul Emile, qui mourut à l’âge de six ans.
Elle alla à l’école communale de Moutiers où elle fut une très brillante élève. A l’âge de neuf ans, le 9 mars 1879, elle participa à la plantation du chêne de la liberté devant l’école, nous y reviendrons. 
Comme tous les fermiers de Moutiers de cette époque ses parents étaient pauvres. Toutefois elle a bénéficié de la richesse intellectuelle du foyer familial, ses parents savaient lire et écrire, et un de ses grands-pères, soldat et maître d’armes sous Louis Philippe avait voyagé, entre autre il était resté sept ans en Alsace. Il aimait raconter des histoires. Le fiancé de sa sœur aînée apportait des romans de Victor HUGO, d’Alexandre DUMAS et bien d’autres. A treize ans, elle avait déjà lu DANTE, Notre-Dame de Paris, Le Dernier jour d’un condamné, Les Misérables, Les Trois Mousquetaires, La Reine Margot, Les Mystères de Paris. Mais l’ouvrage qu’elle préférait, c’était La Divine Comédie qu’elle avait emprunté à la bibliothèque municipale.

Ses études supérieures

C’est à cet âge, 13 ans, qu’elle dut aller travailler chez des commerçants à St-Sauveur puis à Paris chez une dame bourgeoise où elle put profiter de sa bibliothèque et continuer à se cultiver. En raison de leur pauvreté, ses parents qui étaient bien conscients de ses capacités intellectuelles, n’ont cependant pas eu d’autre choix que de la placer comme bonne.

À 22 ans, en 1892, elle reprit ses études à Auxerre où un de ses oncles l’a chaleureusement accueillie. Elle était élève-maîtresse dans un pensionnat de jeunes filles. Elle obtint facilement et avec les félicitations de ses professeurs, la première année, le brevet simple puis la seconde année, le diplôme de fin d’études secondaires. C’est aussi en 1892 qu’elle rencontra Georges Rondeau qui faisait une année de service militaire à Auxerre et qui deviendra son mari 8 ans plus tard.

À 24 ans, retour à Paris, où pour vivre, elle donne des cours aux enfants d’un notaire et consacre le reste de son temps à étudier et à prendre des cours gratuits à l’Hôtel de Ville.

À 25 ans, elle obtint ainsi son brevet supérieur équivalent du baccalauréat réservé uniquement aux garçons qui permettait de s’inscrire en licence (à l’époque la licence se faisait sur une durée d’un an). Se posa le premier grand choix de sa vie, faire une licence de lettres ou de sciences ? Les sciences lui parurent un moyen plus sûr que les lettres pour accéder à un statut social supérieur. 

À 26 ans, aussi à l’aise en lettres qu’en sciences, elle décroche une licence de physique chimie sciences naturelles.

À 27 ans, elle s’inscrit à la Sorbonne. Ses journées sont très chargées, le matin elle donne des cours, l’après-midi elle en suit, et le soir elle travaille à ses études notamment sur les cours qu’elle n’a pu suivre le matin. Elle complète ainsi sa licence avec plusieurs certificats de botanique, de zoologie et de géologie. 

À 30 ans, elle épouse Georges Rondeau. Ses études lui permettent de tenter l’agrégation mais elle choisit de faire une thèse. En effet, le professeur Alfred Giard qui a remarqué ses compétences lui proposa plusieurs sujets.

À 32 ans, en 1902, elle devient la cinquième femme à obtenir une thèse, le sujet était « L’action des chlorures en dissolution sur le développement des œufs de batraciens ».

La soutenance de sa thèse fit l’objet de plusieurs articles de presse, entre autres dans le Figaro, un des plus intéressants était dans Le Petit bleu de Paris, rubrique « Les conquêtes de la femme » :
Début de l’article : « Où étiez-vous donc Mesdames les militantes du féminisme, tandis qu’une femme d’intelligence précise et de volonté tenace affrontait en Sorbonne trois docteurs, ses juges ! Seriez-vous des lève-tard, ou bien dédaignez-vous les assises austères de la science où le mérite triomphe avec gloire, mais sans tapage ? Toujours est-il que pour entendre Mme RONDEAU-LUZEAU … nulle apôtre de l’égalité des sexes ne s’est déplacé. Et pourtant c’était le cas de recueillir des arguments probants en faveur de la doctrine féministe, car la candidate fit preuve d’une intellectualité et d’une érudition que bien des hommes à diplômes pourraient lui envier. Pour les profanes surtout, quel émerveillement d’entendre une jeune femme gracieuse, discrètement élégante et sous son chapeau coquettement étoffé parler sans embarras à la langue ardue de la physiologie et de la chimie ! »…
Conclusion : « Tant de science entre-t-il dans un cerveau de femme ! Il faut que l’homme s’y résigne et fasse cesser l’injustice des lois à l’égard de tels sujets féminins. » 

Quand elle revenait à Moutiers, elle était restée simple et faisait l’admiration de ses concitoyens, ses parents s’étaient alors installés aux Cagnats où petits propriétaires ils cultivaient un lopin de terre.

Commentaires sur ce parcours

Lucie Luzeau dut attendre l’âge de 22 ans pour pouvoir reprendre ses études tout en travaillant pour les financer. 
Les dix années entre 1892 et 1902 en plein milieu de la  Belle Epoque  furent à la fois difficile et intenses pour Lucie qui passa de l’instruction primaire au plus haut niveau scientifique de l’époque.
Durant cette période, sa jeune sœur décéda en 1900 à l’âge de 25 ans suite à une longue maladie. Elle œuvra beaucoup pour trouver les lieux d’accueil où sa sœur fût soignée. Elle fût très affectée par son décès.
Elle doit ce parcours exceptionnel à sa volonté, à son intelligence et à ses capacités de travail hors du commun.

Double combat d’être une femme et d’être pauvre.
Les obstacles qu’elle a rencontrés furent nombreux et dus à des facteurs sociaux, économiques et éducatifs. 
Rappelons la situation de l’enseignement féminin à la fin du XIXème et début du XXème siècle : 
Même dans un milieu favorisé, l’accès à l'instruction pour les jeunes filles était limité ce qui leur rendait difficile l'acquisition des bases nécessaires pour des études scientifiques avancées. 
La priorité donnée à l’éducation des garçons pour leur avenir professionnel et leur rôle social contrastait avec la faible valorisation de l’instruction des filles, surtout celles issues de familles pauvres. Leur instruction était reléguée aux tâches domestiques ou à des formations en arts ménagers, sans accès aux sciences.
La formation des filles dans les écoles publiques ou religieuses était principalement centrée sur la morale, la religion, le travail d’aiguille, la lecture, l’écriture et les rudiments de calcul. Les sciences, telles que la physique, la chimie ou les mathématiques avancées, étaient peu enseignées ou totalement absentes dans leur cursus.
La société considérait souvent que les sciences n’étaient pas adaptées aux femmes, leur domaine étant réservé aux hommes. La vision patriarcale et les préjugés sur la faiblesse intellectuelle des femmes dans les disciplines scientifiques freinaient leur ambition et leur accès à ces filières.
La rareté des femmes dans les études scientifiques et dans la profession rendait difficile pour une jeune fille pauvre de se projeter dans une carrière scientifique, d’autant plus que peu d’exemples de réussite féminine dans ce domaine étaient visibles ou accessibles.
En résumé, pour une jeune fille pauvre à la Belle Epoque, faire des hautes études scientifiques représentait un défi majeur, dû à une instruction insuffisante, à des préjugés sociaux, à des ressources limitées et à une organisation éducative peu favorable à leur émancipation dans ces disciplines.
Replacé dans ce contexte historique, le mérite de Lucie Luzeau est considérable. Elle a donné un exemple de femme qui dans l’adversité a fait aussi bien que les meilleurs hommes dans le domaine scientifique.

Sa vie professionnelle

Deux possibilités s’offraient à elle :
- après sa thèse, le professeur Alfred Giard lui proposait un poste dans son groupe ce qui laissait présager une brillante carrière scientifique.
- Son mari Georges Rondeau ouvrait un cabinet d’architecte et de gestion immobilière, il avait besoin d’une personne pour le seconder.
Elle alla travailler avec son mari. A ma connaissance, elle n’a pas donné les raisons de cette décision. Toutefois si elle voulait continuer à vivre avec son mari et fonder une famille, elle n’avait vraisemblablement pas le choix. Georges Rondeau était issu d’un milieu bourgeois, à cette époque et dans ce milieu, les hommes se mariaient le plus souvent avec des jeunes filles qui apportaient une dot qui permettait d’acheter une clientèle, de monter une affaire… La dot de Lucie était son intelligence ! 
Dans leur activité ils étaient complémentaires. Elle a probablement apporté à son mari de l’assurance et une volonté de réussir qui pouvait lui manquer.
Le couple désirait des enfants qui ne sont pas venus. Peut-être est-ce une des raisons de son ennui avant la Première Guerre mondiale. Elle publia une étude très fouillée intitulée « Une génération de femmes médecins » dans la Grande Revue en 1911 puis un roman, en partie autobiographique, édité sous forme de feuilleton dans le journal « Le Temps » en 1914 : «Le livre d’une étudiante ». Le Temps, quotidien sérieux et conservateur, connaissait une période de grande influence avant 1914. Son audience était principalement composée d’élites, de diplomates, de politiciens et de la bourgeoisie. Il était prévu que ce livre soit édité après sa diffusion en feuilleton, la Première Guerre mondiale a fait échouer ce projet.
Pendant la Première Guerre Mondiale, George Rondeau fut mobilisé. Lucie L.R géra parfaitement leur entreprise. 
Après la guerre, elle contribua à faire prospérer leur établissement. Leur aisance financière leur permit de voyager entre autre au Moyen Orient, et de se faire construire une belle maison à Grosrouvre, près de Rambouillet.


La poétesse

Vers 1937
Après ses 60 ans, au début des années 30, elle revient aux lettres et se consacre principalement à la poésie.
Elle publie cinq recueils ; il n’y a pas en librairie d’édition récente disponible. A ma connaissance ils n’ont pas été numérisés. Quatre sont consultables sur place à la bibliothèque d’Auxerre :
-Les Voix du mystère, sonnets, édition Helleu 1935.
-Les Chants de la nature, poèmes, édition Helleu 1938. Médaille de la Société Nationale de l’Encouragement au Bien.
-La Porte du rêve, poèmes, édition Helleu 1946. Ouvrage couronné par l’Académie Française, Médaille de vermeil de la Société Arts-Sciences-Lettres.
-Au fil du songe, poèmes, édition Helleu 1956

Il manque à la bibliothèque d’Auxerre le Vent du Soir, édition Helleu 1952. Ouvrage couronné par l’Académie Française.
Dans ses écrits on ressent sa modestie, elle ne recherche pas la postérité. On la voit cependant sûr d’elle, de son talent et de son travail d’écriture. 
Elle n’avait pas l’intention de publier ses poèmes. Un de ses voisins à Grosrouvre, était un éditeur M. René Helleu, elle lui demanda d’imprimer quelques-uns de ses poèmes pour donner à ses amis. Ce dernier, au vu de leurs qualités, décida d’en faire un recueil. 

Ses poèmes sont substantiels, de grande qualité ; ils révèlent son empathie envers l’homme et la nature. Leur lecture est du « temps retrouvé » !

Avec acuité, elle observe la nature et la traduit harmonieusement. Elle compose merveilleusement avec le monde intérieur ou invisible, celui des pensées, des sentiments, des rêves, et de l’inexprimé de l’âme humaine.
Pour ses poèmes, Lucie R.L connut un succès d’estime et critique. Pour le recueil « La Porte du rêve », 1946, elle a été récompensée par une distinction prestigieuse : la médaille de vermeil de la Société Arts-Sciences-Lettres. Cependant ses poèmes académiques,  sans influence du surréalisme, ne semblent plus être dans l’air du temps et n’ont pas rencontré de succès public. La même année, (1946) Jacques Préverts publie « Paroles » qui a ma connaissance n’a reçu aucun prix mais qui est devenu un des livres de poésie les plus populaires du XXème siècle et de ce début du XXIème siècle.
Dans La Porte du rêve, elle consacre onze poèmes à ses souvenirs inspirés de sa jeunesse à Moutiers. Le plus emblématique pour notre commune est celui sur l’arbre de la Liberté.  Rappelons que ce chêne de la Liberté a été planté le 9 mars 1879 et est mort en 2009. Il a été coupé en 2011 pour des raisons de sécurité. M. Adrien BOULAT, le maire de Moutiers en 1879 (cf article de « L’Yonne » du 18 mars 1879) prédisait que ce nouvel arbre aurait une longue vie…Il ne s’était pas trompé !


En 1939, soixante ans après sa plantation, il inspire le poème suivant à Lucie R.L :

L’arbre de la Liberté

Chêne je te revois superbe et vigoureux
Prés de l’école du village,
Ainsi qu’une colonne offrant aux vastes cieux
Le dôme épais d’un lourd feuillage.
Ta sève qui s’abreuve à la fraîcheur du val
Te fit plus fort que le platane ;
Même dans la forêt tu n’as pas de rival.
C’est là qu’à l’aube diaphane
On alla te chercher svelte et haut baliveau
Pour être mis à cette place.

Trois fillettes portant les couleurs du drapeau
Et le sourire sur la face
Se tenaient devant toi, chacune émue un peu.
C’était un merveilleux dimanche,
Une compagne était en rouge et l’autre en bleu ;
Pour toi j’avais mis ma robe blanche.
Ton pied mis dans la terre, on l’arrosa de vin.
La liberté, c’était la gloire,
Tes feuilles dans l’azur le disaient au matin.

Aujourd’hui, j’ai ma robe noire,
Tant de visages qui nous furent familiers
Nous entourent comme des ombres.
Ils t’ont vu dépasser les jeunes pruneliers
Qui fleurissaient dans les décombres.

Gardes-tu souvenir, arbre de la Liberté
De ta guirlande tricolore ?
Je suis seule aujourd’hui devant ta majesté.
Ce qu’ils disaient me trouble encore ;
Opposant ton symbole à la foi des aïeux,
Ils parlaient devant notre enfance
De choses qui devaient nous refermer les cieux. 

Un jour viendra la délivrance ;
Tu montes dans l’azur ainsi qu’une croyance
Chêne, unis ton murmure à la voix du clocher
Quand au cimetière on ira me coucher.
Moutiers, février 1939.

On appréciera la beauté de ce poème. 
Et extraordinaire, nous avons eu une poétesse de ce talent qui a assisté, le 9 mars 1879 à l’âge de neuf ans, à la plantation de ce chêne. Elle nous apprend qu’elle faisait partie d’un drapeau tricolore vivant, avec une robe blanche, elle était au milieu de deux compagnes habillées pour l’une d’une robe bleue et pour l’autre d’une robe rouge. 

A 69 ans, elle se remémore la fille de neuf ans qui allait au catéchisme, et qui a été marquée par un passage anticlérical du discourt du maire :

Ce qu’ils disaient me trouble encore ;
Opposant ton symbole à la foi des aïeux,
Ils parlaient devant notre enfance
De choses qui devaient nous refermer les cieux

Le maire avait en effet déclaré dans ce discours (cf article de « L’Yonne » du 18 mars 1879):
«  Etrange coïncidence qui réunit dans un même lieu le symbole de la Liberté par cet arbre, et celui de la servitude par les ruines de cet ancien monastère ; que ce rapprochement serve d’enseignement à vos enfants pour qu’ils puissent conserver sans tache le dépôt sacré des libertés que nous leur léguons et pour lesquelles nous combattons depuis près d’un siècle… »

Dans les deux derniers vers, elle concilie le chêne symbole de Liberté et l’Eglise : 

Chêne, unis ton murmure à la voix du clocher
Quand au cimetière on ira me coucher.

Très forte Mme Lucie R.L



Tout autre sujet « La solitude » provenant de son premier recueil « Les voix du Mystère »  publié en 1935 qui a pu être inspiré par des moments de solitude quand elle étudiait seule à Paris dans les années 1890.
LA SOLITUDE

Donnez-moi votre main ma sœur la solitude,
Nous marcherons ensemble en cherchant nos accords,
Dans l’ombre qui s’allonge et l’herbe qui s’endort,
La recherche avec vous me semblera moins rude.

Qui donc est dans le vrai, du faible ou bien du fort ?
Dans chaque jugement le doute est un prélude ;
J’interroge sans cesse et la nature élude :
De celui-ci, de celui là, qui donc a tord ?

Je crois à l’innocence à l’abri de votre aile,
Je crois à la bonté, je crois à la splendeur,
Je crois à l’amitié pour y rester fidèle.

Je ne veux pas douter de l’humaine grandeur ;
Sans doute trouvez-vous mon âme un peu naïve :
Mais si j’allais laisser fuir une force vive ?

En annexe, une vingtaine  de copies de ses poèmes provenant des recueils de la bibliothèque d’Auxerre.


Conclusion

Lucie Rondeau-Luzeau, est une femme remarquable qui a été membre de l’Association Française des Universitaires. 
Son énergie et sa détermination à reprendre à 22 ans des études dans des conditions matérielles très difficiles, ne peuvent que susciter l’admiration. 
Elle fut la cinquième femme en France à soutenir une thèse de doctorat, en l’occurrence un doctorat ès sciences. 
Elle a donné, à la « Belle Epoque » un exemple de capacité des femmes à faire les mêmes études scientifiques que les hommes. Elle s’est engagée pour le droit de vote des femmes.
A son dernier âge, elle nous a livré une poésie pleine de sensibilité, autre facette de sa belle personnalité aux multiples talents. 

Lucie RONDEAU est décédée le 3 septembre 1959 à Paris. 
Elle a été inhumée au cimetière de Moutiers. Lors de son dernier voyage le chêne, a uni son murmure à la voix du clocher.

SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES : 

  • Cours d’Alain JOLLIOT-CROQUIN.
  • Une femme de science poète, Lucie RONDEAU-LUZEAU, 1958, Pierre GROSCLAUDE, Nouvelles Editions Latines.
  • Les femmes de sciences et la reconnaissance académique, 2022, Natalie PIGEARD-MICAULT,
  • Action des chlorures en dissolution sur le développement des œufs de batraciens, Madame RONDEAU-LUZEAU, 1902, Thèses présentées à la Faculté des Sciences de Paris.
  • Au XIXe siècle, les combats des jeunes filles pour leur autonomie intellectuelle books.openedition.org
  • Histoire : la longue marche des filles vers l’université, theconversation.com Il y a 200 ans naissait la première bachelière : retour sur son long combat, historia.fr.
  • Les Voix du mystère, sonnets, édition Helleu 1935.
  • Les Chants de la nature, poèmes, édition Helleu 1938. Médaille de la Société Nationale de l’Encouragement au Bien.
  • La Porte du rêve, poèmes, édition Helleu 1946. Ouvrage couronné par l’Académie Française, Médaille de vermeil de la Société Arts-Sciences-Lettres.
  • Au fil du songe, poèmes, édition Helleu 1956.

Quelques poèmes entre autres sur son enfance à Moutiers

« La porte du rêve », chapitre II « Les sentiers du souvenir »

La secrète présence

Savez-vous le secret mes chers aïeux dissous,
Le secret d’au-delà qui troublait mon enfance ?
Je sentais les liens qui m’attachent à vous
Avec l’obscur pressentiment d’une présence.

Quand je m’en allais seule errer parmi les blés
Qui mûrissaient auprès de notre cimetière,
Je saluais votre ombre en faisant ma prière
Sur vos corps disparus à la terre mêlés.

Angoisse de vouloir comprendre le mystère !
Je songeais : les premiers sont-ils dans la poussière
Que soulèvent mes pieds en longeant le chemin,
Dans le bouquet de fleurs que je tiens à la main ?

Leurs atomes disjoints repris par la nature
Se retrouveront-ils pour l’ultime aventure ?
Qui me délivrera de l’indicible émoi
Qui tant me trouble en regardant autour de moi ?


Tandis que le pinson chantait sur une branche,
Que le soleil dorait de sa chaude avalanche
Les parterres fleuris d’un jardin merveilleux
Je demandais pourquoi tant d’êtres malheureux ?

Fleur du chemin blessée ou l’arbre au fond des bois
Dont l’âme se lamente avec la frêle voix
De la sève qui meurt et se volatilise :
Rien ne me répondait quand j’écoutais la brise.

Chers, vous n’êtes pas morts et si tout doit finir
Puisque votre pensée à chaque instant me hante,
Vous revivrez autant que je serai vivante !
La vie est un tissu tramé de souvenirs.


La mort de l’enfant

Je l’avais contemplé dans les bras de sa mère
Comme une fleur éclose aspirant la lumière.
Déjà l’on voyait naître avec ses premiers pas
Son désir de conquête aux élans de ses bras.

Son être frémissait de joie et d’allégresse
Sous la sollicitude et la chaude tendresse
Guettant l’intelligence en ses premiers éveils,
Le charme et l’abandon de ses légers sommeils.
Quel bonheur de sentir sa propre âme revivre
Dans celle d’un enfant dont le sourire enivre !
Et l’on ne songe pas que viendra la douleur.

Car l’infâme rôdeuse a flairé ce bonheur.
Comme la houle efface en soufflant sur la grève
La trace de nos pas, elle efface le rêve.
Au poison de son souffle, en deux jours l’enfant meurt.
O choc affreux de la détresse au fond du cœur !
Pour que le monde vive et renaisse l’aurore
Faut-il que le bourgeon périsse avant d’éclore ?
Comment voir sans gémir un sourire d’enfant
Sur des lèvres figées pour se fondre au néant,
Une adorable forme avec des roses blanches
Vers son éternité partir entre des planches
Devant le désespoir qui marche le front bas ?
Seigneur, mon âme est triste et je ne comprends pas.



                   A ma mère

Je vous revois encore, ô vous très chère femme,
Rougissante d'orgueil et la révolte au front 
Quand la déception, l'injustice ou l'affront 
Atteignaient vos enfants, ces fleurons de votre âme. 

Par vous j'ai vu régner l'ordre familial 
Où plus souvent fusaient les rires que les larmes, 
Et vous avez veillé sur nous les jours d'alarmes 
En chassant de vos mains la douleur et le mal. 

De vos flancs douloureux naquit six fois la vie, 
Et votre âme rêveuse adorant la beauté 
Avait ce goût charmant dans la rusticité 
De nous parer de grâce en provoquant l'envie.

La mort brisa deux fois votre cœur maternel, 
L'atteignant à jamais dans sa fibre secrète; 
Ce furent les plus beaux, mère à l'âme inquiète, 
Et je crois les meilleurs ; ce destin fut cruel. 

Je vois vos chères mains froisser la mousseline 
Et des robes d'amour éclore sous vos doigts 
Pour la dernière née, et moi-même je dois
A ce goût délicat quelque joie enfantine. 

De tout ce cher passé le temps n'a rien repris :
J'ai fait ma tâche ainsi que vous dans le silence 
Je l'avoue aujourd'hui sans vous faire d'offense, 
J'ai creusé plus profond le sillon de l'esprit. 

De vos pressentiments j'ai fait des certitudes 
La nature n'est pas dans sa calme beauté
Le grand livre où l'on croit lire la vérité, 
Car la vérité change aux clartés des études. 

Mère, vous le savez, je n'en ai point d'orgueil,  
Vous m'avez tant comblée en me donnant la vie 
Sans ajouter pourtant d'insidieuse envie 
Que Celle de m'accroître et de braver l'écueil.



Et je n'ai pas besoin de rechercher les causes 
De ces gestes des mains que je fais après vous, 
Je vous évoque et vois qu'ils me viennent de vous 
Tous ces commandements que m'adressent les choses !

Quand avec l'arrosoir je descends au jardin, 
Pas plus que vous je ne puis voir souffrir la terre, 
Résister à l'appel de ce que je puis faire 
Oubliant de l'esprit le rêve du matin. 

Vous avez tout donné, dirai-je que moi-même, 
Ai comblé votre cœur de filial amour ? 
Dans l'absence mon âme où vous êtes toujours 
Craint d'avoir peu senti ce grand don de vous-même. 

La nature nous cache encore ses secrets ; 
Je n'ai pas mis vos dons dans une descendance 
Qui peut-être n'eût pas gardé votre présence. 
Sur les traits d'un enfant par la mère admirés, 
Ne vous retrouvant plus, quels seraient mes regrets ! 



                         Le chemin creux 

On l'appelait « La Rue au Loup» ce chemin creux, 
Raviné par les eaux et les pas des aïeux 
Et sans doute tracé depuis des millénaires. 
Les vents n'arrivaient pas à troubler les mystères 
De sa secrète vie entre ses hauts talus. 
Depuis longtemps les loups ne le fréquentaient plus
Et très peu les humains; sous sa voûte de charmes
Il conduisait à la rivière au fond des prés 
D'où la brume du soir monte aux cieux empourprés. 

Mon enfance rêveuse était prise à ses charmes, 
A ses enchantements proches de la maison. 
Traversant le verger dans la belle saison 
J’allais dans le chemin et le bois des « Fredonnes » 
Petit bois bien nommé car la brise y fredonne 

Avec les feuilles et les ailes des oiseaux
Avec la source et le murmure de ses eaux. 
Parfois je m'asseyais sur un tapis de mousse 
Ainsi qu'une dryade, et je la trouvais douce 
Et veloutée à la caresse de ma main. 

Je sentais l'invisible errer sur le chemin; 
Je ne sais pas combien de temps duraient mes pauses, 
J'écoutais longuement ce que disaient les choses, 
Les choses d'autrefois, ô vieil abandonné! 
Je sentais s'exhaler comme une odeur de fauve, 
De renard, d'écureuil fuyant dans l'ombre mauve 
Familière à l'ancêtre ayant ici peiné 
Pour creuser sous ses pieds cette ornière profonde 
Avec ses chars à bœufs remplis de blé, de bois,
Avançant lourdement aux éclats de sa voix. 
C'est par un tel labeur que l'avenir se fonde. 
Mais j'écoutais aussi le rire et les chansons
Accrochés d’âge en âge aux feuilles des buissons.
Des fiancés peut-être en ce vieux chemin même
En se tenant la main se murmuraient : « Je t’aime » 
Ces souvenirs parlaient pour montrer au rêveur,
A l'enfant solitaire et frissonnant de peur,
Dès que le bois et le chemin devenaient sombres, 
Que le passé s'anime au silence des ombres, 
Qu'il est dans notre chair, au fond de notre cœur ;
J'en avais recueilli l'allégresse et le rêve, 
Car soudain, dans son fruit, l'humanité s'achève. 

Ce sont les souvenirs heureux de mes sept ans, 
Ils revivent plus chers dans la fuite du temps. 
Aujourd'hui le chemin disparaît sous les ronces, 
La main qui le sauvait de l'envahissement 
N'est plus que cendre; et toi vieux chemin tu renonces 
A recréer mon rêve en ton effacement, 
Car vaincu par la route et par la solitude, 
Tu disparais ainsi qu'une vieille habitude. 



Le hameau dépeuplé 

C'est un hameau caché dans un nid de verdure, 
Il a sa source claire et son bigarreautier 
Aux fruits sucrés et presque noirs dans la ramure; 
Le tronc bien droit, les 'rameaux bas du châtaignier 
Cachant la balançoire aux solides amarres; 
Et les grands peupliers dressés sur les couchants 
Qui se réfléchissaient dans l'eau calme des mares.
Les échos répétaient les rires et les chants 
Les larmes et les cris des enfants de tout âge 
Peuplant les trois foyers de ce petit village.  
Cinquante ans ont passé, que sont-ils devenus ?
La ville dévorante a pris ces inconnus.
Quatre vieillards sont sur les seuils comme des ombres,
Près d’ex un seul jeune  homme a remplacé le nombre 
Et tout n'est que silence au hameau dépeuplé. 
Vers la tentation chacun s'en est allé 
En oubliant bientôt la terre délaissée 
Et la vieille maison, sa toiture percée 
Et le vieux cimetière où dorment les aïeux 
Et ce sol où naquit peut-être quelque preux. 
Qui donc viendra rendre la vie et l'abondance 
Aux villages charmants du doux pays de France, 
Quand renaitra l'amour de l'air et du soleil, 
Quand frémira sur les coteaux le blé vermeil? 
La vie est un combat, il faut pourtant le dire, 
Nos pères le gagnaient et savaient se suffire. 


Le vieux cimetière

Il est des souvenirs émouvants de l’enfance.
Je me signais et saluais, gestes pieux, 
En longeant le vieux cimetière où mes aïeux
A l’ombre du clocher dorment dans le silence 

Je n’avais pas sept ans ; dans mon inconscience 
C'était comme un devoir obscur, mystérieux ;
Appel d'âmes peut-être, et je priais pour ceux
Dont je ne connaissais que l’éternelle absence.

Mais je gardais secret cet hommage accompli
Aux ancêtres déjà disparus dans l'oubli
Où si vite le temps qui fuit nous achemine.

Le nouveau cimetière au flanc de la colline, 
Près du hameau riant qui nous à vus grandir 
M'attend, c'est là qu'un jour je m'en irai dormir 

Une enfant viendra-t-elle y saluer ma tombe ?



Je m'en vais en rêvant... 

Je m'en vais en rêvant de choses familières 
Parmi l'odeur des blés et l'été triomphant, 
Et rejetant de moi le voile de poussières 
Qui recouvre d'oubli mes souvenirs d'enfant. 

Voici le vieux chemin qui conduit au village, 
Au creux du frais vallon où tournait le moulin, 
L'eau traversant les prés retombait du barrage 
Dans le miroitement d'un reflet cristallin. 

Elle ne jaillit plus sur l'aile de la roue, 
on a comblé le bief où la carpe jouait, 
La rivière a repris son étroit lit de boue; 
Les vieilles autrefois, pour laver s'y penchaient. 

La source coule encore, elle incline les herbes.
Des arômes de menthe et de sauge et de thym 
Flottent dans l'air léger où je revois superbes
Les peupliers qui frémissaient dans le matin.  

Les cèdres du Liban, là-haut sur la Colline, 
Parfumant d'ombre la terrasse du Château, 
Furent couchés aux pieds de la tour sarrasine 
Qui jadis protégeait les abords du plateau.

Qui t'a repris ton charme, ô nature insensée? 
Ta robe était plus belle à mes regards d'enfant. 
Quand tu m'émeus ailleurs, aussitôt ma pensée 
Revient à ma Puisaye, et je revois l'instant 

Où je buvais la vie à ton souffle tiède 
Ayant autour de moi des visages aimés. 
Où donc est ce bonheur de vivre qui m’obsède
Avec le souvenir d'êtres inanimés ? 

Des arbres recréés, quand s'allongera l'ombre,
J'aurai depuis longtemps joint le terme fatal, 
Mais je veux emporter dans ma demeure sombre
Ta vision première, ô mon pays natal! 



Dans la forêt mouillée 

L'ondée a fui, laissant des perles de lumière
Dans la sombre forêt où plane le mystère. 
Les fougères en pleurs 
Offrant à nos regards leurs gouttes irisées 
S'inclineront devant nos âmes apaisées 
Où dorment les douleurs. 

Vois, l'azur a repris sa jeunesse éternelle, 
La fleur dore aux rayons du ciel sa beauté frêle. 
Le vent chargé d'odeurs 
Chemine en caressant les rugueux épidermes, 
Balance le rameaux et ramasse les germes 
D'où naitront d'autres fleurs. 

Hélas! ne vois-tu pas que ma peine s’aggrave ?
On se met genoux dans une heure moins grave ;
Regarde ma pâleur,
Sous les chênes épars où règne le silence, 
Mon regard embrumé brouille la transparence 
Et voile la couleur. 

Nous sommes dans un temple où les cimes penchées
Laissent tomber sur nous quelques larmes cachées
Venant des profondeurs; 
Mon cœur est plus chargé de tristesse sans borne
Que la forêt mouillée au fond du vallon morne 
Où flottent des vapeurs.



La maison des champs 

A mon mari George Rondeau. 

Ami le souvenir de ma verte Puisaye 
Nous a guidé tous deux quand nous avons choisi 
Ces champs abandonnés pour y planter la haie, 
Les chênes, les bouleaux, le hêtre cramoisi. 

Je n'ai pas oublié la maison paternelle, 
La vieille maison vide où mon cœur angoissé, 
Dans le déchirement de l'absence cruelle 
Dit son dernier adieu aux choses du passé. 

Toi-même tu l'aimais cette agreste Puisaye 
Avec ses étangs clairs et ses chemins ombreux, 
Ses bois frais et profonds et sa parole gaie, 
Son sourire accueillant dont tu semblais heureux. 

Sous le ciel nuancé, charmant de l’Ile de France, 
Nous avons élevé ce toit silencieux, 
Et nous avons semé de tout en abondance
Pour la douceur du rêve et le repos des yeux. 

Ici le paysage est imprégné d'histoire; 
C'est un parc ordonné, d'un charme si profond 
Qu'en son paisible aspect il gardé la mémoire 
De ceux qui l'ont brassé pour le rendre fécond. 

Jusque dans les lointains voilés de brumes bleues 
Nous regardons venir et mourir les saisons: 
Les blés s'inclinent devant nous sur des lieues 
Et l'hiver fait pâlir les larges horizons. 

Le souffle des forêts très proches nous caresse 
Et nous porte l'odeur des cèpes et des pins, 
Et la lumière d'or renouvelle sans cesse 
Le miracle des soirs, des nuits et des matins. 

De modeste étendue inclinée et diverse, 
Elle est notre univers avec son potager, 
Son humble miroir d'eau et le vent qui traverse
Sa pinède, son bois, sa haie et son verger. 

Parfois avec nos mains nous redressons les choses 
En aidant la nature à créer la beauté; 
Nous sommes les témoins de ses métamorphoses 
Et nous allons ainsi vers la sérénité. 

La vigne, le jasmin, la glycine et la rose 
Dont les parfums mêlés flottent dans l'air léger, 
Etreignent la maison où notre front repose; 
Il est un banc de pierre où nous allons songer.
 
Aux arbres nous avons laissé croître le lierre 
Afin que les oiseaux dissimulant leur nid 
Dans le temps des amours, y cachent leur mystère 
A l'abri des zéphirs sous le ciel infini. 

Seule parfois, le soir, errant sur la terrasse 
Je regarde le jour s'éteindre avec lenteur, 
Et je songe au bonheur, à la beauté qui passe : 
Le songe qui m'entoure apaisera mon cœur. 

Nous avons parcouru d'aussi beaux paysages, 
Des glaces de Norvège aux déserts d'Orient, 
Nos regards sur la mer ont suivi les sillages 
Que tracent les bateaux caressés par le vent. 

Heureux nous retrouvions après la traversée, 
Les arbres de l'enclos aux lointains merveilleux 
Où chaque chose garde un peu de la pensée 
Qui la fit naître et qui la rend chère à nos yeux 

Tout ce qui nous accueille est un peu de nous même, 
Nous avons préparé jour à jour ce bonheur 
De revoir la maison comme un très doux poème 
Que nous lisons ensemble avec un même cœur. 

Dans ces sentiers où nous avons fait croître l'ombre, 
O mon cher compagnon, nous irons vieillissant; 
Puisse le crépuscule être pour nous moins sombre 
Dans la claire maison du jardin verdissant. 

Août 1938.



« La porte du rêve », chapitre III « Poèmes philosophiques »

Métamorphoses 

Nature je suis seule et dans l'enchantement 
Des rayons du soleil dont l'éblouissement 
Fait tressaillir la vie éparse et triomphale. 
J'aspire vos parfums, exhalaison florale 
Que m'apporte la brise effleurant mes deux mains 
Ouvertes devant moi. Je vais sur les chemins 
Caressant et buvant votre âme diaphane
O nature! Votre âme innocente et profane 
Qui germe dans la terre et s'accroît dans l'azur.
 
La révélation atteindra l'être pur... 
Vos arbres ont les bras tendus vers la lumière
L'âme avance dans l'ombre épaisse du mystère 
Cherchant à découvrir ce qu'elle a de divin. 
Conduisez-vous nature à l'ultime destin? 
Nous faites-vous gravir les degrés de la spire 
Qui monte vers la cime où notre vie aspire? 
Chacun de vos printemps en son éclosion 
Est-ce un pas conduisant vers la perfection? 
Vous forgez la beauté dont mon âme s'abreuve 
Avec un peu de fange et les rayons du ciel, 
Alors, je crois, ma joie en est l'ultime preuve, 
Que vous nous conduisez à l'ordre essentiel.





Les chants de la nature (1938)

Le feu des bûcherons

J’entends au fond des bois les coups des bûcherons.
La cognée attaque les troncs
Et la bise glacée à travers les clairières,
Cingle les mains de ses mille lanières.
Les hommes dans la forêt
Couchent des chênes séculaires.
Leurs bras frappent sana arrêt
Et soudain, la blessure a fait tressaillir l’arbre ;
Il penche, hésite et tombe
Avec un grand fracas de branches frissonnantes.
Son bois protégera dans le fond de la tombe
Nos corps de marbre ;
Mais ses brindilles pétillantes
Exhaleront sa plainte au sein du feu joyeux,
Dans la flamme qui s’élance et se tord, oscille
Et pointe ses dards vers les cieux.
O les émouvants trilles

Des étincelles d’or,
Tourbillonnant dans l’or.
Du beau soir qui s’incline !
Le vent disperse une odeur divine :
C’est l’âme des grands bois,
L’âme des jours, l’âme des mois.

Parfum des larmes de la sève
Qui dans l’azur s’élève,
Et dont la frêle voix
Se perd dans la nuée
En des volutes de fumées,
Comme des rêves incertains.

O vous, chers souvenirs de mes joyeux matins !
Nuages bleus s’étirant dans la plaine,
Encens de feuilles et de faînes.
Chemins ombreux, jeux enivrés,
Vous êtes demeurés !

La poule d'eau

Elle est couleur d'olive brune,
Ou d'un bleu sombre et moucheté de clair de lune.
Elle vit parmi les roseaux,
Glisse sur les miroirs d'eau,
Survolés de libellules.
Elle aime prendre ses ébats
Au point du jour et dans les solitudes
En s ébrouant avec de grands éclats.
Surprise ? Vite une plongée 
Et par les nénuphars protégés
Elle reste aux aguets 
Pour voir l'ennemi sortir des guérets.
Elle vole, nage et plonge
Ou se laisse aller sur la branche flottante
Qui entraîne le courant, se divertit et songe.
Happe en passant des papillons
Mais si la course est lente,
Elle attrape les moucherons,
Pêche un insecte sur la surface,
Au bord de la rivière une grasse limace ;

Enfin, prudente et peureuse à la fois
Elle écharpe au danger du putois
Où tombe canard sauvage.
Les couples au printemps

Choisissent un domaine assez distant
Du logis de l homme ou de son passage.
Sous des saules penchés, 
Des herbes aquatiques
Les nids de joncs seront cachés;
Une branche d aulnes en fera le portique.
Elle y pourra sans doute élever ses petits, 
Et satisfaire leurs appétits.
Quand d'insectes elle est gravée,
On peut suivre sur l'eau les jeux de sa couvée :
Gros comme des pinsons, enivrés de soleil,
Les jeunes turbulents font la ronde autour d'elle.
Mais quand ils sont pris de sommeil
Ils grimpent sur son dos
Et se laissent porter doucement sur les flots.
La nef fragile,
Entraîne son trésor 
Vers l’asile 
Où l'on s'endort.
A moins que dans l'âme humaine
Mais humaine qu’inhumaine,
Il se trouve en entête
Pour détruire la beauté. 


« La porte du rêve », chapitre V « La grande épreuve »

Printemps 40

20 Mai

Cher printemps tardif et trop beau,
Ô fleurs et parfums de l’année,
L’œuvre de mort est déchainée !
J’entends le bruit de son tonnerre,
Chaque seconde ouvre un tombeau,
Les morts tressaillent dans la terre.

Arbres, offrez votre prière,
Voici des larmes de rosée.
La brise en vain s’est apaisée
Car dans ce soir plein de silence
J’entends s’approcher la démence
Et les glas sonnent sans arrêt.

Mes chers amis de la forêt
Vous qui chantez dans l’innocence,
Chantez pour que vive la France,
L’exode emporte l’espérance ;
Sur nous le pas du Germain va s’appesantir,
Mon âme est en révolte et ne veut pas mourir !


20 Juin

Hélas ! Je blasphémais douleur en vous bravant,
Votre aile meurtrière a déchiré mon âme
Et sous le désespoir fit vaciller sa flamme
Dans le dessèchement de l’orage et du vent.

Vous avez flagellé la retraite profonde
De cette âme qu’enracinèrent les aïeux
Qui soupirait hier encore pour les dieux
Pour en faire un désert sans lumière et sans onde.

Je portais dans mon âme une rose d’espoir,
Vous l’avez saccagée, ô douleur, feuille à feuille.
Pourra-t-elle renaître ? Il faut que je le veuille
Puisque je vis encore et que je veux savoir.

Ô France, ô mon pays, pour toi je pleure et prie
Pour toi seule mon cœur peut encore souffrir.
Notre blessure est une, affronte l’avenir
Silencieusement, ô ma chère patrie !

Résumé de sa vie en quelques diapositives